Le 19 octobre 2025, le Président Donald Trump postait sur Truth Social, sa plateforme d’expression privilégiée depuis son bannissement de twitter une vidéo de lui générée par IA, pilotant un avion de combat F-35 et larguant des excréments sur des militants protestants contre lui (oui, vous avez bien lu). Néanmoins, cet exemple nous invite à nous poser une question: celle de la place que l’on souhaite accorder aux fakes news dans notre société. Une société dans laquelle le pouvoir censure les infox peut-elle se targuer d’être démocratique ?
La mise en place progressive d’un arsenal législatif
En voyant cet étalage de bonne utilisation de l’IA, guère étonnante venant du Président américain, on est en droit de se demander s’il n’est normalement pas du rôle des pouvoirs publics d’encadrer l’utilisation et la propagation de l’IA et plus généralement de l’information, surtout à des fins de désinformation. Bien sûr, la prise de conscience des pouvoirs publics sur ce terrain n’est pas nouvelle: c’est surtout le Brexit et l’élection du Président Trump en 2016 qui fait prendre aux démocraties que, si elles voulaient garder un débat public sain et serein (et éviter les déboires politiques), elles devaient encadrer ces infox. Mais le chemin à été long.
Historiquement, la loi sur la liberté de presse de 1881 avait déjà pour but d’encadrer la “publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de fausses nouvelles, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé l’ordre public ou aura été susceptible de le troubler” qui se voyaient punies d’une amende, renforcée lorsque la diffusion de l’information était “de nature à ébranler la discipline ou le moral des armées ou à entraver l’effort de guerre de la Nation”. Néanmoins, au vu du développement considérable des moyens de communications (appelés NTIC pour Nouvelles Technologies de l’Information et la Communication), il apparaissait qu’il était nécessaire de développer l’arsenal législatif.
En France, mis à part les “fact checker” très prisés des chaînes d’information, il n’y a longtemps pas eu d’encadrement de la propagation des fausses informations, ou “infox” en français. Ainsi, ces infox pouvaient largement pulluler et parfois se voir transmises en direct par les médias, au risque d’influencer (négativement) le débat public.
C’est dans ce contexte qu’à été adoptée la loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information, dite “fake news”. L’objectif affiché ? Éviter la propagation d’infox en période électorale. La grande nouveauté ? La création d’un référé spécifique. Il peut être formulé avant toute forme de scrutin national, et ce pendant 3 mois. Lorsqu’il est saisi, le juge doit alors vérifier si le caractère manifeste de l’infox est établi, si elle est diffusée de manière massive et artificielle, et si l’objectif est de troubler “la paix publique” ou le scrutin. Même si l’objectif apparaît louable, le Conseil Constitutionnel, saisi par les parlementaires, à émis plusieurs réserves d’interprétation concernant cette loi. Il estime en effet que le référé “ne peut viser que des allégations ou imputations inexactes ou trompeuses d’un fait de nature à altérer la sincérité du scrutin à venir”, puisque le référé ne doit venir restreindre “ni les opinions, ni les parodies, ni les inexactitudes partielles ou les simples exagérations. Elles sont celles dont il est possible de démontrer la fausseté de manière objective”
Mais ce n’est pas le seul apport de cette loi de 2018 : elle est également venue renforcer le devoir de coopération des plateformes en ligne, puisque celles-ci sont en effet le principal vecteur de circulation des fakes news. Concrètement, celles-ci deviennent assez logiquement des acteurs clés contre la désinformation: elles se doivent de permettre aux internautes de signaler le contenu manifestement faux. Elles sont également censées rendre leurs algorithmes transparents, et les utilisateurs doivent normalement être informés lorsque le contenus qu’ils visualisent fait l’objet d’un partenariat avec une entreprise
L’enjeu démocratique
Le vrai noeud du problème est bien évidemment de savoir quels risques font peser les infox sur la démocratie. Pour le sociologue Gérald Bronner, il est clair qu’elles empoisonnent le débat démocratique. Il explique dans son ouvrage. La démocratie des crédules comment celles-ci peuvent avoir des conséquences plus que dramatiques : il prends l’exemple du vaccin pour poliomyélite: des rumeurs faisant état de développement d’autisme chez des enfants vaccinés ont couru, allant jusqu’à faire l’objet d’une étude publiée dans la prestigieuse revue The Lancet, démentie par la suite. Néanmoins, l’impact à été tel que des centaines de parents ont refusés et continuent de refuser le vaccin, faisant peser un risque pour la société de manière générale.
Pour le sociologue, l’essor des fake news s’explique essentiellement par le mode de fonctionnement des réseaux sociaux. Déjà, pour être visible (et a fortiori gagner de l’argent), il est nécessaire de faire du contenu attirant, attrayant, au risque de passer dans l’exagération ou le faux. Ce faisant, les algorithmes favorisant le contenu qui génère davantage de vus et de cliques, c’est souvent celui qui flirte avec la réalité qui est mis en avant. Ensuite, les réseaux entraînant ipso facto une disparition du monopole des grands médias avec l’émergence d’une infinité de producteurs de contenus possible, cela a amené à la création d’une jungle ou du contenu vrai côtoie du contenu absolument faux.
Cependant, au-delà de cette question d’empoisonnement du débat démocratique, la place des infox questionne sur la place que l’on souhaite donner à l’expression dans une société démocratique. En effet, estimer que du contenu faux ne devrait pas circuler, c’est aussi ouvrir la porte à une censure bien-pensante. Pour prendre un exemple connu, si le pouvoir décidait subitement que 2+2 faisait 5 et non plus 4, il viendrait censurer ceux qui oseraient dire, dans toute leur insolence, que le résultat de cette opération vaut bien 4.
Internet est aujourd’hui un vecteur formidable qui permet de faire revivre notre démocratie. Dominique Cardon explique par exemple dans La démocratie internet qu’utilisé à bon escient, Internet peut agir comme un renouveau pour notre société, et peut permettre la mobilisation des individus. Face à des sujets compliqués, l’instar du réchauffement climatique, l’on se rend compte à quel point cela peut-être précieux.
Les infox peuvent alors servir à contester des pouvoirs politiques. En 2022, les autorités iraniennes ont par exemple démenti l’implication des forces de l’ordre dans la mort de Masha Amini, en propageant expressément des fausses informations sur les réseaux sociaux, et en accusant militants et journalistes de propager des fausses informations. Aussi, lorsque les canaux d’expressions “traditionnels” (télévision, radio, presse écrite) sont bouchés, contrôlés, que reste t-il comme moyen d’expression autre que les réseaux sociaux ? Réprimer les fakes news, c’est alors jouer à un jeu dangereux, et permettre aux autorités de censurer un discours critique sous couvert de bonne volonté.
La nécessité de trouver un juste équilibre se trouve alors posée. Et quelques pistes peuvent être trouvées. Outre l’École, qui se doit de jouer un rôle fondamental en permettant aux citoyens d’apprendre à différencier le vrai contenu du faux, question d’autant plus compliquée à l’heure de l’IA ou certaines d’entre elles comme Nano Banana peuvent produire du contenu plus que vraisemblable, ce sont les individus eux-mêmes qui se doivent d’être les moteurs de la lutte contre les fakes news. L’exemple des Community Notes déployés par X en 2023 est particulièrement intéressant. L’idée, c’est de permettre aux usagers d’annoter un post qu’ils jugeraient faux: ils annotent le post, et lorsque l’algorithme estime que se forme un consensus (lorsque suffisamment d’utilisateurs avec des intérêts différents ont annotés dans le même sens), le post est annoté. Cela permet donc de confier aux usagers, et à la société, de définir librement le vrai du faux, sans passer par le regard possiblement biaisé des autorités.
Comme le dit l’adage : l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Bibliographie
- Bronner, G. La démocratie des crédules. Presses Universitaires de France (PUF).
- Cardon, D. La démocratie Internet. La République des idées / Seuil.
- Le Figaro. (2018, 20 décembre). Le Conseil constitutionnel valide les lois anti-fake news. Consulté sur : Lien vers l’article
- Le Parisien. (2022, 4 novembre). Iran : une journaliste arrêtée après une interview du père de Mahsa Amini. Consulté sur : Lien vers l’article
- Schnee. (2025, Juillet). Le Monde diplomatique. Consulté sur : Lien vers l’article
- Vie Publique. Loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information. Consulté sur : Lien vers l’article
- Zamora. (2025, Juillet). Le Monde diplomatique. Consulté sur : Lien vers l’article

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