
Introduction
Jeune garçon ayant grandit avec l’essor du numérique, j’ai toujours eu un rapport très contrasté avec cet univers alternatif que je qualifie “d’Autre Monde”. Miroir de notre propre réalité, le virtuel va bien au-delà d’une simple fenêtre ou de signaux de communication, c’est un second monde qui est venu se greffer au nôtre, surtout depuis l’explosion d’internet auprès du grand public. Second monde qui m’apparait comme une reproduction du nôtre, à l’image des fameux tapis de jeux représentant une ville sur laquelle des enfants jouaient autrefois. Les moments vécus associés à l’imagination sont bien concrets, les frissons de l’aventure sont bien présents et les convictions, rêves et centres d’intérêt peuvent s’épanouir et grandir de la même façon qu’en regardant un documentaire sur les pompiers ou de la même manière qu’une immersion en brigade.
Mon premier contact concret avec le numérique a commencé bien avant mes 10 ans, alors grand fan de Star Wars, je me retrouvais, et c’est encore le cas, dans l’esprit de la Chevalerie. Aussi, au travers d’une pub télé, j’ai découvert pour la première fois une raison d’allumer un ordinateur, fini la Playstation 2, j’allais plonger dans mon premier MMO avec Goodgame Empire. Devenir seigneur d’un chateau, rejoindre une alliance avec des valeurs, guerroyer contre les bandits ou prendre soin de mes sujets. Avec le recul, internet était une opportunité de réaliser des fantasmes d’enfants comme se marier, être riche, avoir un métier, vivre des aventures. Même à travers un écran, sans carte son, avec des visuels très moches et très peu d’activités compensé par la dimension sociale, coeur de l’expérience. Même si on ne s’en rend pas compte, il est probable que je ressentais cela comme une expérience unique en raison de l’absence totale de codes sociaux, il n’y avait pas de règle, soyez qui vous êtes, qui vous voulez à partir du moment ou vous n’êtes pas un danger. Avec le temps j’en viendrai à acquérir une première compétence majeure pour le numérique à cette époque avec la création de site web via WordPress.
La deuxième étape-clé dans mon parcours fut la découverte de YouTube et Facebook à une époque ou les thèmes sombres, la monétisation des créateurs ou même la 4G n’existait pas. Je découvrais un autre monde, toujours avec cette liberté de ton, de personnalité. Siphano, Squeezie, Cyprien, des adolescents qui passent leur journée dans leur chambre à jouer à des jeux vidéo et à parler… La chose est devenu pour moi un rêve secret et qui semblait irréalisable. Pas d’argent, pas de caméra, pas de liberté d’avoir accès à l’ordinateur 24H/24, timidité et surtout absence de projet, la chose n’était effectivement pas réalisable. Cependant, toujours fan de Star Wars et à l’approche du retour au cinéma suite au rachat d’un malfaisant Empire Hollywoodien, je finirais par créer et entretenir une page Facebook. Je relayais l’actualité, et essayais de concevoir des concepts de publications (quizz, sondages, etc), j’administrais pour la première fois une structure concrète sur le long terme.
Cette structure baptisé Star Wars QG (plagiat de Call Of Duty QG) finira par avoir sa propre équipe d’une dizaine de membre ainsi que ses branches (Star Wars Jeux Vidéo France), projets massifs (site internet avec forum, traduction d’oeuvres), collaboration (Pocket, Electronic Arts) et évènement (“RDVBattlefront”). Sans m’en rendre compte, je portais une casquette de chef d’entreprise du haut de mes 13 ans et avec des personnes ayant la vingtaine ou plus. Nous étions reunis pour une passion commune et autour d’un projet indépendamment de l’âge ou de la vie de chacun. Par honnêteté, je n’avais peut-être pas forcément la stature pour porter ou accompagner tous les projets menés en interne. Cependant je me suis mis dans une position que je tiens encore aujourd’hui, à savoir que même si je n’ai pas les compétences, que je ne sais pas, et j’en passe, rien n’est impossible, je ne dis non à rien, si c’est une bonne idée, faisons-le !
En 2019, j’ai alors 16 ans et mes centres d’intérêt évoluent. Je suis au lycée, Star Wars s’éssoufle avec l’achèvement d’une nostalogie sans intérêt et donc Star Wars QG disparait (la page sera supprimée plus tard par Facebook sans raison). Avec la réforme des retraites, la politique entre dans ma vie et comme fervent utilisateur de Twitter, je follow le compte ConflitsFrance pour l’actualité. Je ne comprends rien à la politique, mais je maitrise le numérique et j’ai des codes journalistiques. Avec le temps je finirai par devenir chef de projet au sein de cette structure aujourd’hui valorisé à plus d’un million d’euro. Plus tard, j’ai également démarré la création de contenus pour la première fois en solitaire, réalisation du rêve de gosse que j’avais. Nous reviendrons sur ce point.
Sur ces précédentes lignes, je me suis surtout positionné comme créateur, contributeur, constructeur, entrepreneur, j’ai d’ailleurs eu la chance d’être né à la bonne période, ni trop jeune pour être placé comme consommateur, ni trop vieux pour être dépassé par l’évolution rapide de la chose. Mais en tant qu’usager et utilisateur du numérique, ou plus simplement en tant qu’humain et citoyen, je suis très critique, voir conservateur assumé séduit par les propositions présentées à la fin du film Ready Player One de Spielberg de restreindre internet comme les magasins dans le monde réel. Je ne crois plus qu’aujourd’hui il soit saint ou opportun de grandir avec ces outils, la consommation de nos ainés devient également tout autant inquiétante que celle des jeunes avec la pratique du doomscrolling qui touche tous les âges. Pareillement, le doomscrolling n’est pas le seul problème puisque si on peut comprendre que les méchantes méga corporations souhaite s’approprier le temps et l’attention du monde entier pour vendre des espaces publicitaires, la collaboration des créateurs d’aujourd’hui est également d’une gravité sans précédent. L’idée n’est plus de partager ou de créer un contenu original qui rendrait fier son créateur mais de pondre en masse et de penser forme avant de penser fond. Récupérer les stratégies originales des meilleurs comme MrBeast pour faire exactement la même chose sans adapter son univers, le mercantilisme a presque détruit les principes fondamentaux sur lesquels étaient basé le web 2.0, on ne partage plus avec humanité et ouverture, on applique une logique commerciale à l’interraction humaine.
I) Expérience concrète
Durant ma première année d’études supérieures en licence information et communication j’ai souhaité pratiquer du journalisme indépendant. J’ai alors rejoint Cerfia en étant force de proposition à un poste de rédacteur web. Je me suis alors retrouvé en première ligne lors d’une période d’une intensité folle puisque c’était l’année des élections. Nous allions enchainer 6 mois à temps complet de couverture de la vie politique et des très nombreux rebondissements associés. Animé par une volonté de bien faire je m’efforçais de produire un véritable travail journalistique avec une présence permanente des sources, aucune modification des faits et surtout de la neutralité (chose rare à l’époque). Je n’ai jamais eu de cours sur la déontologie des journalistes/le métier, c’était simplement une suite logique à mes projets web à la différence que je ne dirigeais rien, je ne faisais que proposer et faire. Cependant, j’ai été confronté à certaines réalités technique par exemple , nos articles ont une forme, il y a des codes qui doivent être rigoureusement respectés afin de garantir aux écrits une bonne mise en avant, je faisais la rencontre du SEO.
L’intelligence artificielle était déjà là, la seule différence était qu’elle était basée sur une approche symbolique, donc à base de règle plutôt qu’une approche statistique formée par le biais du machine learning. Je découvrais que même les vidéos que je regardais étaient déjà conditionnés par ce système automatisé de référencement naturel. J’ai ressenti un profond décalage entre mon idéal d’information citoyenne et les exigences de la machine car dans les faits sur internet on ne demande rien qui soit journalistique. En effet, le citoyen n’éxige pas de la neutralité, pas plus qu’il n’éxige nécéssairement toutes les sources d’ailleurs. Par conséquent, j’ai dû apprendre à formuler des titres, à choisir des angles ou à utiliser une sémantique spécifique non pas pour mieux informer, mais pour satisfaire les critères de l’algorithme. Mais c’est finalement le même constat à l’école. L’école de la République donne une même formation à des élèves avec des personnalités et des capacités très différentes qui ont évidemment été conditionné par leur cadre familial. Tout comme l’algorithme valorise un article absolument robotique et place dans l’ombre celui qui s’écarte de ses règles mathématiques, le système scolaire a souvent tendance à récompenser la stricte conformité au détriment de la singularité. Dans les deux cas, on applique une grille d’évaluation universelle sur une matière humaine dont on a toujours exigé et valorisé une hétérogènéité. En ce sens, peut-on encore parler d’universalisme ou d’égalité ?
II) Analyse du Vécu
Je n’avais pas la sensation contrairement au passé d’être moi-même et de concevoir des publications originales ou qui m’appartenaient. S’appropprier les codes, ces codes très stricts étaient revenu à n’être qu’un pion, une pièce de puzzle, un boulet de canon. Aujourd’hui, l’IAG peut très bien faire le boulot. Le contexte actuel de défiance à l’égard de l’État / le système est d’ailleurs inquiétant car la chose peut pousser à une volonté populaire de faire sortir une majorité de fonctionnaire pour les remplacer par des systèmes d’IAG qui sont très probablement déjà potentiellement plus éfficaces. La perte d’authenticité était d’ailleurs déjà présente avec les réponses automatisé, les mails types ou encore les simulateurs, la plupart des usagers n’y verront d’ailleurs surement pas la différence. L’hypercodification du monde est une opportunité certes mais avec réflexion on part surtout en direction d’une forme de perte de l’humanité, des différences, de ce qui rend chaque personne unique. De la même manière que les codes sociaux, internet et ses branches ont cassés la liberté totale qu’il avaient lancés. L’on peut imaginer qu’un jour il n’y aura plus énormément de différences concrètes, y compris physiques avec notre monde bien tactile.
A la fin de la campagne, j’ai été choisi pour assister aux élections au coeur de Paris au Ministère de l’Intérieur avec les “vrais journalistes”. Micro à la main, collègues à mes côtés, carnet prêt à être remplis, je n’étais pas à ma place, j’étais récompensé pour mes contributions quotidienne et surtout disponible contrairement à beaucoup qui avaient privilégiés des soirées au sein des QG de partis correspondants à leur valeurs. J’étais récompensé pour les tâches ingrates et acharnés. J’ai toujours considéré qu’un chef devait être partout, quelqu’un qui dirige une équipe doit-être capable de faire la plus petite tâche, il ne délègue pas par incompétence mais pour se concentrer sur le gouvernail et le bien-être de ses matelots. Sinon il sait, et il fait, y compris jusqu’à la plus petite tâche pour motiver les troupes, lui aussi doit-être en première ligne, administrer n’est pas diriger. Un sentiment est alors né en moi puisque je suis passé d’une mentalité du faire “faire comme” à une vision orienter vers l’innovation. Je ne ferais “plus comme” comme je l’ai toujours rêver mais je ferais en sorte d’inspirer et surtout d’inspirer à innover. Je ferais en sorte de créer du neuf aussi bien dans le visible que dans l’invisible, il faut explorer des chemins encore non cartographié avec de nouvelles méthodes dans un monde ou détruit l’humanité du partage fait l’objet d’une alerte enlèvement. Que le peuple s’oriente vers lui-même et les individus.
III) Lien avec les Savoirs
Il y a bien longtemps, je souhaitais travailler au sein de l’industrie du divertissement pour partager et susciter l’amour de certains fictions, notamment chez Disney ou HBO. Ce qui m’a certainement refroidi était en réalité sans doute le diable que je souhaitais rejoindre. Après réflexion, je réalise que la créativité originelle et candide du Web 2.0 a été prise en otage par l’industrie du divertissement. En effet, aujourd’hui, les créateurs et contributeurs appliquent une logique d’ingénierie commerciale à l’interaction humaine car ils pondent en masse, copient les formats optimisés/règlementaires et pensent la forme bien avant le fond clôné.
Ma déception finale du journalisme ne viens pas d’une fatigue après un rush long terme mais au bore-out qui à fini par être conscientisé avec un premier contact avec l’économie de l’attention. En fin de compte, ces plateformes ne sont pas des espaces d’information, mais des entreprises marchandes qui ont pour objectif non pas d’élever le citoyen, mais de capter son temps de cerveau disponible pour le monétiser. La machine ne juge pas la qualité du contenu, elle ne juge que son potentiel de rétention, favorisant ainsi le doomscrolling et l’indignation. La création ou contribution n’est plus un artisanat passionné mais une chaîne de montage où la forme est calculée scientifiquement pour maximiser. Je finissais par devoir m’adapter à la machine et non l’inverse. J’ai donc payé avec mon argent du matériel pour pouvoir obéir à des signaux électriques tel un esclave qui contribuerait lui-même à l’expansion de l’influence d’un Empire esclavagiste. La dictature n’a même plus besoin d’Homme pour la diriger d’une main de fer. Comme le théorise Bernard Stiegler avec la prolétarisation numérique, la création n’est plus un artisanat passionné, mais une chaîne de montage ou on est dépossédé de notre savoir-faire au profit de la plateforme. Ce constat s’inscrit pleinement dans le concept de capitalisme de surveillance, théorisé par la chercheuse Shoshana Zuboff. l’expérience humaine, nos interactions et nos clics ne sont plus des fins en soi, mais sont devenus une matière première gratuite, extraite pour anticiper et modifier nos comportements. L’hypercodification et l’aliénation que j’ai subie en tant que rédacteur web n’était que l’outil de cette extraction. Avec le crash de fin de rush, malgré la jolie récompense, j’ai pris la décision de quitter mon poste de rédacteur web. Quelques jours après mon départ effectif la direction m’a soudainement offert une promotion pour me retenir, je suis alors devenu Rédacteur en Chef du site internet avec une grande liberté d’action au sein de l’organisation bien que toujours bridé par les machines. A la fin, l’argent a gagné.
IV) Émission et Test d’Hypothèse
Est-il possible de survivre en ne suivant aucune règle ou aucune tendance ? Est-il possible de vaincre l’économie de l’attention ou pire de ne pas du tout travailler sur la forme ?
Pour tester cette hypothèse, j’ai lancé ma propre chaîne YouTube avec une démarche radicale, à l’exact opposé du “syndrome MrBeast” puisque j’ai fait le choix délibéré d’atteindre un niveau esthétique presque pitoyable sur la forme, afin de tout miser sur le fond. J’ai refusé de capter l’attention par des artifices traditionnels comme les stimulis subliminaux, les contenus visuels ou encore les bruits artificiellement satisfaisant. Mon seul moteur a été l’humour et une recherche d’hyper-authenticité absolue, quitte à en payer le prix fort en subissant de multiples censures par les plateformes. L’objectif n’était pas d’en faire un métier ou de faire de l’argent. Aussi, avec cette volonté de liberté j’ai pu créer en utilisant des musiques sous licence par exemple afin de construire une forme qui m’est propre et sans effort à chaque vidéo. On partait souvent sur de la parodie low-cost, c’était comme un puzzle, sauf que celui-ci était unique et ne cherchait pas à plaire à la terre entière, car lorsque l’on cherche à plaire à tout le monde, on finit par plaire à personne.
Le résultat de cette expérimentation a été extrêmement révélateur car j’ai réussi à fidéliser. En effet, le propre de la consommation moderne et du doomscrolling, c’est l’amnésie. Une situation ou l’utilisateur scrolle frénétiquement pendant des heures et dans laquelle le cerveau anesthésié par la perfection de la forme ne se souvient absolument de rien à son réveil. En dépouillant mon contenu de cette sur-stimulation esthétique, j’ai forcé mon audience à se concentrer sur le message. Certes, cette méthode m’a fermé les portes de la viralité de masse ou encore de partenariats avec des marques, mais elle m’a permis d’atteindre mon véritable objectif de créer une communauté de partage. Cette expérience m’a prouvé qu’il est encore possible de créer des brèches dans le système et que nous n’étions pas condamné si nous faisions tous l’efforts de dire non pour enfin reprendre un rôle de contributeur dans la société plutôt que de simple spectateur ou opportunité aux yeux d’entreprises.
Cependant, j’ai aujourd’hui stoppé cette activité dépassé par le quotidien. C’est malheureux pour des personnes qui m’ont suivi et aimé, je le sais. Mais j’espère en avoir poussé à réaliser leurs rêves d’enfants comme je l’ai fait. Inspirer une seule personne est déjà rentable !
Conclusion
Un mantra que j’ai développé récemment est de considérer chaque personne que j’ai été ou que j’ai été conscient d’avoir été. L’enfant de 10 ans aurait-il accepté que je baisse les bras à ce moment-là ou que je prenne cette décision ? De manière générale tout m’a toujours dirigé vers l’Autre. Le service public, l’Ordre Jedi, la Chevalerie. Une citation de George Lucas me vient à l’esprit quand je pense au bonheur et à l’interminable (et heureusement) quête pour l’atteindre :
« Heroes come in all sizes, and you don’t have to be a giant hero. You can be a very small hero. It’s just as important to understand that accepting self-responsibility for the things you do, caring about other people, are heroic acts. ~ George Lucas
Avec le temps, j’ai fini par renoncer à des rêves de grandeurs pour me satisfaire des petites choses et mieux vivre dans le monde réel. J’ai fini par accepter de refuser des opportunités qui m’ont toujours fait rêver car les moments vécus sont inestimables et que nous ne sommes que de passages nous et nos proches. J’ai fini par accepter de laisser partir ou d’arrêter quand il le fallait, quand c’était juste.
Aucun temps ne vaut le coup d’être perdu éloigné de l’Autre, de ceux qui aiment, partagent, s’inquiètent, assistent et tout simplement considèrent.
Aimer l’autre c’est s’aimer soi-même.

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