L’intelligence artificielle générative balaye déjà nos vieilles habitudes et le monde politique ainsi que la sphère publique s’apprentent à s’y jetter aussi avec un enthousiasme aveugle. Pour mesurer l’ampleur du désastre nous avons interrogé des décideurs politiques de tous les groupes à l’Assemblée Nationale à l’exception de La France Insoumise faute de réponse de leur part ainsi que des agents publics sur des missions associés à l’innovation en Meurthe-et-Moselle. Le constat final est sans appel car l’algorithme redéfinit les figures centrales de notre démocratie en remplaçant l’humain y compris les spécialistes, mais jusqu’ou ?
Dans quelle mesure l’intégration de l’IA transforme-t-elle les pratiques électorales et le travail public et quels sont les risques de cette automatisation pour la confiance du peuple ? Pour y répondre nous verrons d’abord comment la machine transforme le décideur en simple validateur de programmes (I) avant de constater que le collaborateur politique et l’agent public subissent le même sort au profit de l’expert en prompting (II). Il s’agira enfin de mesurer le grand vide éthique et les dérives qui découlent de cette illusion technologique (III) avant de souligner l’ultime acte de résistance que constitue l’intrapreneuriat.
I. Le candidat augmenté et les programmes PONDUS
L’utilisation de l’IA par nos élus n’a plus rien d’un fantasme lointain de candidat du futur. En effet, lors des récentes élections municipales des candidats de grandes agglomérations du Grand Est (et ailleurs) comme Strasbourg ou Colmar ont sauté le pas en en faisant un outil indispensable pour leur campagne.
Aujourd’hui d’ailleurs, la machine est tout à fait capable de rédiger des programmes politiques entiers (sans parler de sa capacité à établir des stratégies originales) et en faisant avaler à l’algorithme les orientations nationales d’un parti pour qu’il donne un programme électoral parfaitement chiffré et surtout complété par des filets de sécurité budgétaires. L’intelligence artificielle est en capacité d’absorber les programmes combinés avec les donnés, besoins et statistiques de la commune pour concevoir un projet clé en main en cas d’accession au pouvoir au sein d’une commune dédié.
Chose étonnanteles équipes de campagne ne se cachent même pas en modifiant à peine les textes dans la forme puisque les tirets cadratins, d’ailleurs récemment utilisés par le Premier Ministre Lecornu, sont présents. Outil de productivité, utilisation par flemmardise ou encore opportunité de réaliser du travail correct à un coût zéro on peut très clairement s’imaginer qu’il y a un peu des trois. Certains accusant déjà un retard voient au contraire une opportunité pour accentuer la professionnalisation des élus par le biais des intranet pour la formation de plus en plus courantes au sein des partis. Au sein du PS un député est déjà à la tâche autour d’une formation sur ChatGPT pour préparer les candidats des élections législatives de 2027.
Cette frénésie de l’automatisation touche par ailleurs tout autant l’administration qui voit l’IA comme « la pierre angulaire de la transformation de la fonction publique » selon Guillaume Kasbarian, ancien ministre. La mairie de Cannes par exemple revendique haut et fort l’utilisation de multiples logiciels d’IA comme la vidéosurveillance automatisée pour analyser les flux de personnes et repérer les comportements suspects lors d’évènements majeurs. Toujours sur ce même territoire un simple téléphone portable installé dans une voiture suffit désormais pour qu’un algorithme évalue la gravité de l’état des routes. La politique locale censée être le temple du débat humain et de la proximité se transforme ainsi en une usine de captation de données où la chaleur citoyenne est de plus en plus évacuée au profit de la paresse algorithmique car les agents publics sont rarement redéployés sur des tâches à hautes valeur ajouté selon la Cour des Comptes.
II. Le collaborateur et l’agent public effacés par le spécialiste du prompt ?
Dans l’ombre des ors de la République le métier de collaborateur subit lui aussi un ravalement de façade complet. En effet, l’IA peut décupler la productivité en assurant toutes les tâches de rédaction comme les amendements, les propositions de lois, notes de synthèse ou simples communiqués de presse tout y passe. Une tentation pourrait alors s’installer chez certains élus car pourquoi s’encombrer d’une équipe humaine dotée de sensibilités quand on peut embaucher un unique ingénieur en prompt ?
Bien formé aux coutumes de la maison ce pro pourrait donner l’illusion parfaite d’une armée de petites mains rédigeant sans relâche. Cette manœuvre permettrait de laisser la place libre à un recrutement de proches ou d’amis pour s’occuper du travail en circonscription ou d’autres activités en dehors du cadre strict du travail parlementaire qui serait alors automatisable sous supervision. Derrière l’abondance apparente du travail législatif d’un élu pourrait se cacher désormais un bras droit expert en prompt transformant le mandat en une coquille vide rémunératrice avec un expert de la communication, le temps que l’IA remplace les monteurs vidéos, graphistes. Sur ce dernier point, les services communications des partis sont très frileux et terrifiés à l’idée de voir les candidats qu’ils sont supposés supervisés se donner corps et âme sur ChatGPT plutôt que dans l’action politique concrète.
Par ailleurs, le secteur public affronte exactement le même péril sous couvert d’un beau discours gouvernemental promettant la réhumanisation des services. Les décideurs annoncent avec certitude que la machine va libérer les agents des tâches ingrates pour les redéployer sur l’accompagnement humain. Malheureusement, la réalité de terrain balaye violemment ce discours puisque les gains de temps promis ne sont jamais réinvestis dans la qualité du service ni dans le bien-être (QVT) des fonctionnaires. Au lieu de cela l’introduction de l’IA conduit à une intensification brutale du travail soumettant les agents à des cadences infernales selon une enquête de la DGFiP.
Les fonctionnaires se retrouvent ainsi rabaissés au rang de simples validateurs des propositions de la machine ce qui explique en grande partie pourquoi 85% pourcent des agents de la DGFiP ayant expérimenté ces outils se déclarent profondément insatisfaits. Le fiasco frôle d’ailleurs le ridicule avec le déploiement de solutions souveraines bricolées à l’improviste. puisque la quête de la souveraineté technologique à tout prix a conduit l’État à promouvoir l’IA Albert, un outil jugé ancien poussif et totalement dérisoire face aux modèles commerciaux mondiaux. Heureusement (ou pas), aujourd’hui l’angle visé est un modèle mixte avec l’appui de Mistral AI ainsi qu’un développement de solutions internes uniquement en cas de gestion d’informations capitales (défense, par exemple).
III. Le grand vide éthique
Évidemment se pose la question de la confiance face à cette quasi automatisation du lien démocratique et social. Que font les grands partis pour éviter les dérives ? En réalité presque rien (c’est tellement plus reposant). Nos entretiens révèlent que les états majors préfèrent miser sur de vagues formations internes plutôt que d’édicter des règles strictes. Une manœuvre brillante pour se laver les mains en cas de scandale ou de fausses infos, la responsabilité incombera au seul candidat et surtout pas aux partis. Celà est particulièrement hypocrite alors qu’en interne les appareils politiques commandent pour la majorité d’entre eux et de manière très autoritaire la forme et le fond dans les campagnes.
Ce grand vide éthique s’affiche sans complexe dans la communication numérique (également utilisé par des associations, entreprises, particuliers). Si l’outil sert d’abord pour les politiques à inonder les réseaux sociaux de visuels générés à la chaîne pour essayer de saturer notre attention la dérive va malheureusement bien plus loin. En effet, pour gratter quelques euros les candidats supplient presque d’utiliser l’algorithme plutôt que de payer de véritables entreprises en communication voire de recourir aux militants jeune supposé manier les outils de PAO avec aisance ce qui peut créer des frictions au sein des équipes. On voit ainsi éclore une esthétique totalement artificielle qui inonde le débat public de visuels absurdes et standardisés avec la DA ChatGPT. On y croise des candidats aux visages déformés avec des militants colistiers arborant six doigts et des visuels insérés au hasard qui n’ont jamais existés dans une commune. Un naufrage visuel qui illustre parfaitement le danger de cette époque car à force de vouloir communiquer vite et sans dépenser un centime la politique perd ce qui lui restait d’ancrage dans le réel et d’artisanal.
La morale n’est pas mieux lotie du côté de l’administration où l’automatisation engendre des discriminations systémiques redoutables. Qu’il s’agisse d’algorithmes autrichiens pénalisant les femmes et les seniors dans leur recherche d’emploi ou de systèmes français de détection des fraudes ciblant spécifiquement les foyers les plus précaires car la machine avalise et amplifie les pires préjugés de notre société. Dépourvue de toute conscience et de toute compassion l’IA transforme l’usager vulnérable en une simple probabilité statistique violant le principe et l’idéal d’égalité du service public.
Conclusion
Contre cette horreur technologique et bureaucratique l’unique rempart qui nous reste repose sur le courage de l’agent de terrain à travers le concept d’intrapreneuriat public. Le Conseil départemental de Meurthe et Moselle a par exemple tenté l’expérience en développant la pépinière Idee Cap ou encore la dynamique Startup de Territoire, ces initiatives offrent la chance inouïe de concevoir des projets innovants au cœur même de la machine étatique à condition de servir l’intérêt général.
Bien sûr il ne faut pas se bercer d’illusions car l’intrapreneuriat public souffre d’un mal profond vu que l’administration est paralysée par sa hiérarchie pyramidale et son aversion pathologique face à la prise de risque menace d’étouffer les bonnes volontés à la racine. La fonction publique reste bâtie sur une verticalité sacralisée et un respect maladif dangeureux pour les procédures restreignant toute initiative potentielle. Dans ce monde figé un agent qui tente de proposer une solution nouvelle en dehors des circuits habituels est souvent perçu avec suspicion. Et en definitive, trop de projets se transforment en gadgets de communication pour alimenter les belles plaquettes d’élus alors que l’accompagnement managérial fait cruellement défaut. Les inégalités d’accès demeurent par ailleurs scandaleuses favorisant les élites urbaines sur-diplômées au détriment des agents ruraux ou de catégorie B ou C qui connaissent la vérité des territoires dans le besoin. Si l’État ne sacralise pas massivement le droit à l’erreur, l’innovation par le bas risque de mourir étouffée sous le poids du potentiel de l’IA.

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