Aujourd’hui, nous sommes plus que jamais inondés par d’énormes quantités d’informations provenant de nombreux canaux, à la fois en ligne et hors ligne. Des informations erronées ou trompeuses sont diffusées avec facilité, et rapidité à travers les réseaux soucieux, leur offrant alors un impact considérable. On note différentes formes d’informations trompeuses, et la forme la plus connue est la désinformation ou fake news.
A l’heure où le numérique et l’intelligence artificielle sont entrain de révolutionner la société, il est indispensable de s’interroger sur leurs effets sur la désinformation et la place de la désinformation dans cette transformation sociétale. Car si la désinformation est une notion complexe, pour une meilleure compréhension, il est judicieux de la confronter à d’autres notions auxquelles elle est souvent assimilée (I). Malgré les efforts d’encadrement, avec l’intelligence artificielle, le traitement de l’information « vérifiée » et scientifique est plus qu’inquiétant (II). Globalement néfaste pour la société mais aussi pour l’individu, des mesures doivent être adoptées pour l’appréhender et éviter sa propagation très rapide car les conséquences peuvent être désastreuses (III).
I – La désinformation, une notion complexe
A – Qu’est-ce que la désinformation ?
La désinformation est un contenu délibérément manipulé, diffusé pour tromper un public et atteindre des objectifs stratégiques, politiques ou économiques. Elle est souvent diffusée par des acteurs malveillants qui cherchent à saper la confiance dans les institutions démocratiques ou à influencer les élections. Elle peut être diffusée par différents types de canaux, à la fois en ligne, par exemple par le biais des médias sociaux, et hors ligne.
La désinformation est dangereuse pour la démocratie car elle fausse le débat public, polarise la société et entrave la capacité des gens à faire des choix éclairés sans ingérence ni manipulation. Elle constitue une menace réelle et peut avoir plusieurs effets néfastes, comme, perturber les processus démocratiques tels que les élections, alimenter la haine, la polarisation, la radicalisation et la violence, semer la méfiance à l’égard des médias traditionnels, des chercheurs et du gouvernement, entre autres, mettre en péril notre État démocratique et ses valeurs.
B – Des distinctions importantes à la compréhension de la désinformation
1 – La désinformation et les « fakes news »
Le terme désinformation est régulièrement utilisé de manière interchangeable avec les termes « fake news » ou fausses informations. Plus précisément, le terme « fake news » fait référence à des messages fabriqués de toutes pièces visant à tromper les gens pour gagner de l’argent ou influencer l’opinion publique. Mais la désinformation n’est pas toujours fausse ou fabriquée à 100 %. Souvent, il y a une part de vérité, c’est donc une combinaison de faits et d’informations inventées. Le terme « fake news » est donc trop restrictif pour décrire le phénomène de la désinformation. Ce n’est qu’une forme d’informations trompeuses mais qui peut également éxisté avec un but humouristique.
2 – La mésinformation
Dans le cas de la mésinformation, les informations fausses ou trompeuses ne sont pas diffusées délibérément et le diffuseur ne sait pas que les informations sont incorrectes. Cependant, les effets de la diffusion peuvent toujours être néfastes. Par exemple, lorsque vous partagez de faux messages avec vos amis et votre famille. La grande différence avec la désinformation est qu’il n’y a pas d’intention de nuire ou d’objectif malveillant.
3 – La malinformation
Une troisième forme est la malinformation. Il s’agit de la publication délibérée d’informations privées (véridiques) dans le but d’obtenir un avantage personnel ou commercial. La modification intentionnelle du contenu et de l’indication temporelle d’informations authentiques relève également de ce concept. Dans le cas d’une malinformation, le diffuseur veut délibérément causer du tort. La grande différence avec la désinformation est que les informations sont effectivement exactes ou véridiques. La diffusion d’images érotiques privées en est un exemple.
II – La menace inquiétante de l’information « scientifique » et « vérifiée »
A – Des constats alarmants de l’IA générative sur les sociétés civiles et les individus
Selon un article du Monde en date du 27 septembre 2024, la désinformation et la mésinformation sont le premier risque mondial en 2024. L’Intelligence artificielle et la désinformation est le cocktail explosif à l’assaut de nos démocraties. Ainsi, dans le courant de l’année 2024, 19 000 électeurs taïwanais choisissent d’élire les candidats partisans de l’autonomie malgré le contexte de fortes pressions militaires de la part du Parti Communiste Chinois. Près de 15 000 contenus de désinformation auraient circulé sur les réseaux dans l’objectif d’influencer l’issue de ces élections. Au même moment sur le continent américain, Microsoft alerte sur l’utilisation d’IA générative à l’encontre des Etats-Unis par ses adversaires principaux dans l’échiquier mondial : la Corée du Nord, l’Iran, la Russie et la Chine. L’IA générative semble permettre la création de nombreux narratifs de désinformation, de meilleure qualité et personnalisés.
Fin 2023, on a observé en France un changement de paradigme sur la perception du grand public de l’IA générative : les journaux télévisés (JT) des chaînes de télévision françaises (TF1, M6, France Info) ont commencé à aborder l’IA générative de manière régulière et cela de manière ludique, avec par exemple l’utilisation d’une image du pape en doudoune, alors que jusque-là l’IA était majoritairement abordée que lors de reportages ou de moments spécialement dédiés à la technique ou l’innovation. Traité de la sorte le sujet de l’IA générative dans les JT grand public a eu pour conséquence d’acculturer et d’informer le grand public de l’émergence et du développement de ces outils tout en les sensibilisant aux fait que ces mêmes outils peuvent être utilisés pour des arnaques très réalistes et de la désinformation.
Par exemple, un exemple ludique serait l’image du Pape en doudoune. Si celle-ci peut prêter à sourire en France, elle peut paraître également vraisemblable et “fort probable” depuis l’étranger. Si par exemple, dans certains pays étrangers, 20 degrés est une température très fraîche qui nécessite un manteau chaud, il est alors possible de penser que le pape François a simplement eu froid un jour d’hiver et que la photo est vraie. Si cet exemple a en réalité peu d’impact sur la dimension géopolitique, il reflète néanmoins une réalité : celle qu’il est possible de profiter de la méconnaissance ou l’ignorance d’un public cible d’un sujet pour manipuler son comportement au travers d’une stratégie de désinformation.
B – La désinformation s’inscrit dans une dynamique de guerre de l’information
La guerre de l’information est considérée comme la conduite d’efforts ciblés visant à entraver la prise de décision d’un adversaire en portant atteinte à l’information dans son aspect quantitatif (collecte ou entrave à la collecte d’information) aussi bien que qualitatif (propagation ou dégradation). Dans cette guerre de l’information, des rapports de force existent : ils représentent l’équilibre des pouvoirs dans le système international face aux États les plus puissants. Ils peuvent être internes par le biais de la construction de sa propre force étatique, et externes avec la recherche d’alliances. Le cas de Taïwan l’illustre avec son exposition régulière à la désinformation et le développement en interne d’un système immunitaire de réaction. Ce système immunitaire de l’île a pu être mis à l’épreuve lors des élections présidentielles de janvier 2024. Malgré un volume important d’environ 15 000 fausses informations propagées par la Chine, celles-ci n’ont pas eu d’incidence majeure.
Par ailleurs, la diffusion massive de désinformation s’est illustrée également par la multiplicité de deepfakes qui est apparue dans les guerres d’informations de toutes natures, mais qui prend également part dans le conflit armé qui oppose la Russie à l’Ukraine. Un deepfake correspond à du contenu multimédia (vidéo, image ou audio) généré par IA pour des canulars ou des infox. Par définition, un deepfake véhicule un contenu faux mais de haute qualité lui donnant un aspect vraisemblable. Dans le contexte du conflit Ukraine-Russie, le deepfake du président ukrainien appelant à déposer les armes, rapidement démystifié et désormais supprimé, illustre la diffusion massive de désinformation comme extension de l’effort de guerre. La désinformation est donc concrètement une arme de guerre.
III – Les possibles mesures de lutte contre la propagation de la désinformation
A – Des pistes de réflexion pour lutter contre la désinformation
Selon le ministère de la culture en France “Les médias traditionnels, presse, radio, télévision, traversent le temps, fascinent et occupent une place à part dans nos vies. Ils sont les garants d’une information fiable dans un monde où chacun semble asséner ses vérités et ses contre-vérités.” Cela signifie qu’à l’heure où les réseaux sociaux s’érigent en plateformes simplifiées d’accès instantané à une connaissance démocratisée pour le grand public à tous types de connaissances, vérifié ou non, scientifique ou non, il y a une volonté de mettre en lumière les médias traditionnels comme force et acteur d’une information “vérifiée/validée”. Et cette volonté de protéger le citoyen doit être élargi sur le continent européen au regard des enjeux.
Pour cela, des cellules spécialisées dans le repérage de la désinformation se sont développées dans les rédactions de médias traditionnels afin de garantir l’information. Or, ce n’est pas aussi simple car les journalistes sont des humains dotés de ressources cognitives limitées et de biais cognitifs, ils ne sont pas à l’abri de ne pas repérer l’information erronée ou vraisemblable cachée parmi la masse de milliers de contenus existants pour un sujet donné. C’est un travail chronophage et très énergivore pour les journalistes, sans compter que plus un sujet est complexe avec un impact sociétal important plus il nécessite de la vigilance. Ceci leur coûte du temps, des moyens humains et techniques supplémentaires et les incite à redoubler d’efforts cognitifs. Par conséquent, ces cellules doivent être renforcées, et des partenariats journalistes-chercheuses/chercheurs doivent se développer davantage pour doter ce corps de métier d’outils d’IA et de science des données spécialisée dans la catégorisation et labellisation les contenus trouvés sur internet pour réaliser leur travail.
S’agissant des deepfakes, un deepfake détecté implique sa non-utilisation par les médias traditionnels voir sa labellisation officielle d’information fausse via une communication officielle par des autorités compétentes. Mais cela n’implique pas sa suppression d’internet. Au contraire, cela peut renforcer dans certaines communautés, le caractère vérité du deepfake et certains discours complotistes. Cela peut même contribuer à leur propagation. Autrement dit, les deepfakes qui ne sont pas assez viraux pour être immédiatement démystifiés, démenties, influencent tout de même l’opinion publique simplement parce qu’ils ne font pas la une des journaux et autres médias traditionnels. Ils peuvent donc avoir un impact immédiat sur la confiance des citoyens dans les médias et les autorités publiques. Et les mettre de côté peut contribuer à les renforcer ou à les utiliser. Ils occupent ainsi le paysage médiatique et suscite le débat. Et c’est en cela qu’ils sont dangereux. Ainsi, un des objectifs serait donc de faire évoluer la publicité programmatique, pratique consistant à créer des publicités numériques à l’aide d’algorithmes et à automatiser l’achat de médias, afin qu’elle puisse prendre en compte les sites de désinformation.
B – Quelques conseils pratiques à destination des citoyens
Voici huit conseils simples à suivre pour reconnaître et arrêter la propagation de la désinformation :
- 1. Rester vigilant : Méfiez-vous des titres conçus pour susciter l’engagement sans se soucier de l’exactitude des faits. Examinez le contenu des informations au-delà des titres conçus pour générer des clics et privilégiez la véracité du contenu au sensationnalisme.
- 2. Apprendre à décoder la désinformation : Un des meilleurs moyens de déterminer s’il s’agit de désinformation est de prêter attention au type de langage utilisé. Restez prudent face aux informations à forte charge émotionnelle. Le langage trompeur et les affirmations vagues sont également fréquemment utilisés pour induire les lecteurs en erreur. Recherchez des informations claires, exemptes d’émotions et fondées sur des preuves.
- 3. Vérifier les sources : Privilégiez les informations provenant de sources fiables et crédibles aux pratiques transparentes.
- 4. Vérifier les faits : Soyez proactif et vérifiez l’exactitude d’un article avant de le partager, en particulier sur les plateformes de médias sociaux.
- 5. Recouper les informations : Comparez les informations provenant de plusieurs sources fiables afin de contrer les manipulations et les faux récits.
- 6. Réfléchir avant de partager : Prenez l’habitude de faire une pause avant de partager un contenu. Prenez le temps d’analyser un contenu au-delà du titre, d’examiner les détails et d’évaluer la crédibilité de la source.
- 7. Examiner attentivement les images ou les vidéos : Soyez prudent lorsque vous trouvez du contenu visuel accompagnant des articles de presse. Les images et les vidéos manipulées sont des tactiques courantes dans les campagnes de désinformation.
- 8. Rester informé : Informez-vous sur les stratégies utilisées dans les campagnes d’ingérence et de désinformation étrangères.
Conclusion
La désinformation apparaît aujourd’hui comme un enjeu majeur pour nos sociétés démocratiques, en raison de sa complexité et de ses multiples formes. Alimentée par les avancées technologiques comme l’IA générative, elle devient plus sophistiquée, crédible et difficile à détecter. Inscrite dans une véritable guerre de l’information, elle peut influencer les opinions publiques et fragiliser les processus démocratiques. Face à cette menace, les médias, les institutions et les citoyens doivent renforcer leurs capacités de vigilance et de vérification. La lutte contre la désinformation passe autant par des outils techniques que par une éducation critique à l’information. Ainsi, chacun a un rôle essentiel à jouer pour préserver une information fiable et la stabilité démocratique.
Sources | Pour aller plus loin :
- Le Monde (Blog Binaire) : IA générative et désinformation : quel impact sur les rapports de force existants en géopolitique ? (Septembre 2024)
- Le Monde (Les Décodeurs) : Une histoire de la désinformation : plongée dans plusieurs millénaires de tromperies
- Centre de Crise National (Belgique) : Qu’est-ce que la mésinformation et la malinformation ?
- Parlement Européen : Désinformation : 10 mesures pour vous protéger et contrer sa propagation
- Assemblée Nationale : Rapport de fond sur la guerre de l’information
- Veille Magazine : Gagner la guerre de l’information sans renier la démocratie
